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Une conjoncture politique délicate

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La répression violente des manifestations du 22 et du 29 Mai, qui sont survenues à la suite de la répression toute aussi violente que condamnable de la tentative de pic-nic du mouvement du 20 Février devant le siège de la DST à Témara, a suscité deux genres de réactions. D´un côté plusieurs journaux et observateurs ont remarqué que les manifestations du Mouvement du 20 Février étaient de plus en plus dominées par les gauchistes, les Adlistes et les Salafistes, et que leurs revendications et slogans portaient de plus en plus la marque et l´influence de ces deux mouvances islamistes. D´autres médias et observateurs allaient plutôt dans le sens contraire et disaient que la répression violente des manifestations signalaient « la fin de la récré » et que l´Etat signifiait aux manifestants potentiels qu´il y avait des limites aussi bien aux revendications qu´aux manifestations, que les concessions accordées jusqu´alors étaient plus que suffisantes, qu´il y avait un processus institutionnel en cours et qu´il fallait s´y soumettre. Sans vouloir rejeter catégoriquement aucun des deux point de vue précédents, je veux proposer ici une troisième perspective.

Il me semble que nous sommes, d´un côté, en présence d´un scénario dans lequel le pouvoir ne peut être considéré comme une force homogène et uniforme. En effet, au sein du pouvoir, des forces de status quo –non seulement et nécessairement composées exclusivement des milieux sécuritaires d´ailleurs- co-existent, dominent et sont parfois dominées par des milieux plus ouverts et réformistes. Il me semble, d´un autre côté, qu´au sein du Mouvement du 20 Février, ceux qui défendent les libertés individuelles –y compris de culte-, l´égalité entre hommes et femmes, une constitution démocratique et issue d´une constituante populaire, et qui défendent la voie pacifique et du dialogue, co-existent avec des groupes qui défendent des agendas plus étroites –et non nécessairement moins légitimes, d´ailleurs- moins inclusives, et pas nécessairement aussi ouvertes ou tolérantes que les premiers.

Dans un premier moment, à savoir, à partir des premières manifestations du 20 Février, les modérés et les réformateurs au sein de l´appareil de l´Etat avaient réussit à imposer leur ligne, leur stratégie et leur politique. Ils ont trouvé en face d´eux une jeunesse avide de changements, et prête à manifester dans les espaces publiques, de manière pacifique et ordonnée. La police se tenait à l´écart, alors que les manifestants s´appliquaient à manifester de manière organisée, et contrôlaient leur message. Ce qui ne voulait pas dire que tout était parfait, puisque des actes de vandalisme avaient suivi quelques manifestations du 20 Février, et puis surtout, puisqu´une manifestation apparemment tout à fait anodine avait été violemment réprimée le 13 Mars déjà à Casablanca. Ces évènements signifiaient d´ailleurs que les durs des deux côtés n´allaient pas se laisser faire sans réagir. Le discours du Roi proféré le 9 Mars dernier n´a pas considérablement changé la donne pour la jeunesse du Mouvement du 20 Février, même si un processus institutionnel et officiel était désormais en cours, et que ses conséquences ne pouvaient être ignorées par personne.

Ensuite, dans une seconde phase, un certain durcissement dans la ligne du Mouvement du 20 Février, qui avait auparavant refusé de rencontrer la commission en charge de la réforme constitutionnelle, mais qui a commencé dorénavant à considérer l´avortement du Festival Mawazine comme un objectif non seulement légitime mais essentiel, et a lancé l´idée du pic nic face au siège de la DST à Témara. De l´autre côté, nous avons eu la lamentable arrestation du journaliste Rachid Nini, qui s´accompagna d´une défense de la DST comme un appareil essentiel pour la protection du territoire Marocain, rôle mis en exergue lors de l´arrestation du groupe accusé de commettre l´attentat terroriste de Marrakech, arrestation à laquelle la DST avait contribué de manière cruciale. Un revirement était donc en train d´être opéré au sein des deux camps.

Enfin, le troisième moment de cette évolution a commencé par la répression violente de la manifestation du 15 Mai, et qui n´aurait dû étonner personne. Du côté du Mouvement du 20 Février, on se disait que reculer n´était plus possible. Témara était devenu le symbole de la répression et de la torture, et une sorte d´équivalent de ce qu´avait représenté Tazmamart pour la génération antérieure. Sa chute était somme toute symbolique du changement nécessaire, et de la page de l´histoire Marocaine qui devait être tournée au plus vite. Du côté du pouvoir, les forces du status quo disaient que trop de concessions avaient été faites sans qu´aucun résultat concret n´ait été obtenu. Il ne s´agissait donc proprement pas d´une radicalisation, mais plutôt d´un renforcement des groupes les plus durs des deux côtés. Les révoltes des prisonniers Salafistes dans les prisons, et surtout celle de Salé, les 16 et 17 Mai, ont finit par renforcer les cercles les plus durs de l´Etat dans leur tentative d´imposer le durcissement face à ce qu´ils présentaient désormais comme une croissante domination du Mouvement du 20 Février par les Adlistes et les Salafistes. L´interdiction des manifestations qui devaient se dérouler aussi bien le 22 que le 29 Mai, leur maintien par le Mouvement du 20 Février et leur répression violente, rendait seulement évident que les deux camps, le Mouvement du 20 Février et l´Etat, et surtout ce dernier, étaient sous l´emprise des groupes les plus durs en leur sein.

Ce durcissement des deux côtés –et qui, il est vrai, est plus sensible du côté de l´Etat que du côté du Mouvement du 20 Février- ne peut être que néfaste aux intérêts du Maroc. La répression violente des manifestations va contre le respect de l´Etat de droit et des libertés fondamentales, principes fondamentaux du nouveau Maroc que le Roi a appelé de ses voeux le 9 Mars dernier. Elle est aussi contre-productive, comme il est évident dans les cas Syriens et Yémenites, sans parler du Libyen. La violence nous éloigne de l´art de la négociation, de la pratique de la concession et de la recherche du compromis, et en somme, de la politique dans le sens noble du terme. Le Mouvement du 20 Février ne peut aussi que perdre avec sa radicalisation, et se doit de revenir à ses sources, quand son message était concret, précis et surtout, éminemment politique, mais aussi quand des fleurs étaient distribuées aux forces de l´ordre, et une campagne de don de sang était promue par le Mouvement. Ce ne sera facile ni d´un côté ni de l´autre de remettre en selle les groupes les plus disponibles à faire de la politique plutôt que chercher la confrontation, mais ce n´est qu´à ce prix là que le Maroc sortira grandit de ce processus politique. Il est encourageant que le processus de réformes engagé par le Roi poursuive son chemin, comme il est encourageant que le Mouvement du 20 Février insiste sur son caractère pacifique. En somme, que les manifestations puissent se dérouler, mais qu´elles soient pacifiques, et surtout, qu´elles aient un ou des objectifs politiques concrets. Espérons donc que les prochains jours verront la phase actuelle dépassée, et que la politique reprendra ses droits.

Université Al Akhawayn à Ifrane

 

 

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