Ceux qui ont manifesté leur joie après la victoire du Maroc sur l’Algérie étaient bien plus nombreux que ceux qui ont manifesté pour réclamer des réformes politiques le lendemain. Le peuple a parlé. Il veut de la joie et la joie ce sont les victoires de l’équipe nationale de Football qui la procurent. Qui a besoin de monarchie parlementaire, de séparation des pouvoirs, d’indépendance de la justice quand on a une équipe nationale qui en met quatre aux algériens ? L’argument est risible mais allons au bout de l’absurde. Si ce qui est important c’est la joie du peuple, que la joie du peuple est lié aux exploits de son équipe nationale, la question centrale devient : quel système politique assure une meilleure performance à son équipe nationale ? Et là…. mauvaise, très mauvaise nouvelle pour le makhzen.
Prenons le classement FIFA et corrélons le avec l’indice de Freedom House qui mesure le respect des libertés dans le monde. Considérons plus particulièrement la partie de la note de Freedom House octroyés au respect des libertés politiques. La note maximum est 1 et correspond au plus haut niveau de respect des libertés politiques. La note minimale est 7. Les pays ayant un score de 1 ou 2 sont considérés « libres ». Entre 3 et 5, ils sont considérés « partiellement libres » et entre 6 et 7 « pas libres ».
Parmi les 10 premières nations du Football, combien sont considérés par Freedom House « pas libres » ou même « partiellement libres » ? Réponse : Aucune. En fait la nation considérée par Freedom House comme étant « pas libre » et qui est la mieux classée par la FIFA est la Russie. Elle pointe à une lointaine 18ème place. Sur les cinquante nations les mieux classées par la FIFA seulement 5 sont considérées comme « pas libres ». Sur les trente meilleures nations du Football, 26 sont des démocraties « libres », 4 sont partiellement libres et enfin, 2 pas libres. Le Maroc avec un score de 5 est classé « partiellement libre » à la lisière du « pas libre » par Freedom House, et 73ème par la FIFA. La nation arabe la mieux classée est …l’Egypte.
Qu’en est-il du trophée suprême du football, la coupe du monde ? Là aussi le score est sans appel en faveur de la démocratie : Sur les 19 coupes du monde organisées jusqu’à aujourd’hui, le camp démocrate mène par un écrasant 15 à 4. Les 4 dictatures ayant remporté la coupe la plus convoitée de la planète foot sont l’Italie en 1934 et 1938, le Brésil en 1970, et enfin l’Argentine en 1978.
En admettant qu’il y ait corrélation entre le degré de liberté politique et les performances footballistiques, y a t-il pour autant un lien de causalité entre ces deux variables? Quittons un moment le raisonnement quantitatif et statistique (simpliste), pour explorer la relation qualitative qui peut exister entre un régime politique et la performance de l’équipe nationale. Un régime autoritaire peut plus facilement consacrer des ressources au développement du football. Nul besoin dans un système autoritaire de convaincre des députés parlementaires têtus que la construction d’un stade olympique est meilleur pour la collectivité que la construction d’hôpitaux ou d’écoles. Pas besoin de se couper les cheveux en quatre à raisonner des élus obtus qui pensent que l’argent de l’OCP et de la RAM est mieux dépensé dans l’amélioration des conditions de travail de leurs employés que dans le sponsoring de quelques équipes de première division (ou de Mawazine).
Sauf qu’Autoritarisme rime avec népotisme et clientélisme. Deux fléaux qui vont à l’encontre de la nature méritocratique du sport. Il y eut bien sûr le célèbre cas de l’équipe de Sa Majesté, les FAR (Forces Armées Royales). Alors qu’elle traversait une mauvaise passe de son histoire au début des années 80 et avait terminée une saison en position de relégable, les autorités footballistique du pays décidèrent fort opportunément d’élargir la première division à 20 équipes au lieu de 18. Cela permit à l’équipe royale de demeurer en première division. Intégrité territoriale oblige, Chabab Sakia Al Hamra, équipe de Lâayoune, eut plus tard droit au même traitement de faveur.
En tous les cas, la lecture des statistiques du football internationale ne semble pas accréditer la thèse de la corrélation positive et encore moins d’un lien de causalité entre l’autoritarisme et le succès dans le football. Bien au contraire. En fait, ceux qui ont manifesté leur joie après la victoire du Maroc de Samedi dernier auraient mieux fait de rejoindre le mouvement du 20 février. Ses revendications ont plus de chance de produire une équipe de football performante. D’ailleurs, 9 des onze joueurs dans l’équipe de départ qui a battu l’Algérie, et les quatre joueurs qui ont marqué durant la rencontre ont été formés dans des systèmes de détection et de formation de pays démocratiques : France, Belgique et Hollande. Et puis, les deux équipes les mieux classées de la FIFA sont l’Espagne et la Hollande. Deux monarchies…parlementaires.
Encadré
L’autoritarisme appliqué au Football peut parfois enfanter le comique. A la veille de la coupe du monde 1994, la TVM diffusait un reportage sur la préparation de l’équipe nationale. Les joueurs participaient à l’entrainement en portant des minerves. Une épidémie de torticolis aurait-elle prise d’assaut le centre Moulay Rachid, lieu de concentration de l’équipe nationale. Que nenni. Interrogé sur l’étrange accoutrement de ces footballeurs, le sélectionneur de l’époque Abdallah Blinda expliqua qu’il s’agissait en fait d’une « recommandation » du grand expert en Football qu’était Hassan II. « Sa majesté m’a fait remarquer que les joueurs avaient une mauvaise vision de jeu parce qu’ils ne levaient pas assez la tête. Il m’a alors demandé de leur faire porter une minerve pour les obliger à mieux lire le jeu » débita-t-il sans sourire. Il faut croire que la science de Hassan II n’a pas vraiment porté ses fruits. 1994 fut la pire de nos participations à une coupe du monde. Trois matchs, trois défaites dont une humiliante contre une monarchie encore plus absolue que la notre, l’Arabie Saoudite. Allez savoir, peut être qu’à force de porter des minerves, les joueurs marocains finirent par avoir les muscles du cou atrophiés. Du coup, ils ne pouvaient plus lever la tête du tout.
Réponse à certains commentaires :
Cet édito est une réponse à ceux qui pensent que: 1/ les marocains qui ont fêté la victoire du Maroc contre l'Algérie étaient beaucoup plus nombreux que ceux qui défilent pour une monarchie parlementaire. 2/Que ce qui compte pour le peuple c'est de gagner au football pas la démocratie. 3/Que ceux qui ont été heureux de la victoire marocaine soutenaient le régime et étaient contre les demandes changements exprimées par le mouvement du 20 Février. Je précise que cet argument est absurde et je le pousse au bout de son absurdité en essayant d'évaluer les performance relatives des démocraties et des systèmes non démocratique en matière de football. Et là, effectivement, une première impression à l'étude de cette relation est que la démocratie gagne haut la main. Je dis bien une première impression car comme l’attaque de l’article le souligne, je n'ai pas mené une étude statistique rigoureuse. Voici quelques unes des conditions nécessaires pour rendre l’approche scientifiquement plus rigoureuse :
1. Pour commencer, je ne fais pas d’échantillonnage. Il y a plus de démocraties aujourd’hui dans le monde qu’il n’y a de dictatures, cela doit être pris en compte. Une dictature a moins de chance de mieux se classer qu’une démocratie parce qu’il y a moins de dictatures dans le monde et pas nécessairement parce que ces dernières ont des défauts intrinsèques qui les désavantagent.
2. Et puis le classement FIFA est une image arrêtée dans le temps. Là aussi c’est un problème d’échantillonnage. Peut-être que des événements particuliers qui n’ont rien à voir avec le système politique des nations classées, ont concouru à produire ce classement particulier. Pour éviter ce problème, il faut donc étudier le classement FIFA à travers la période historique la plus étendue possible - J’ y remédie très imparfaitement en évoquant le palmarès de la coupe du monde.
3. Et enfin, même si corrélation il y a, cela ne veut pas nécessairement dire causalité. En d’autres termes, les pays qui réussissent en football ont en commun autre chose que la démocratie, et que n’ont pas les pays moins performants. Une piste de réflexion est la puissance économique. Certains commentaires y ont fait allusion. Mais là aussi il est intéressant de remarquer que les pays les plus développés sont dans une très large proportion des …démocraties.
Maintenant il n’y a pas que l’analyse quantitative, il y a le qualitatif. J’explore brièvement dans l’article les raisons qui peuvent expliquer en quoi une démocratie ou une dictature sont meilleures pour le football.




















