Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour, disait Jean Cocteau. Osons la paraphrase: « Il n’y a pas de volonté de démocratisation, il n’y que des preuves de volonté de démocratisation ». Quand ce dimanche 13 mars au centre de Casablanca, Mohamed Sassi et les autres dirigeants du Parti Socialiste Unifié tâtaient de la matraque des policiers venus réprimer un début de manifestation, ils ont du se dire que ce n’était pas le genre de preuves qu’ils attendaient.
Les réactions au discours du roi annonçant une réforme constitutionnelle d’envergure avaient été globalement positives. Les plus sceptiques reconnaissaient que le régime prenait acte de la réalité d’un rapport de force moins à son avantage, et qu’après tout, il ne fallait pas insulter l’avenir. Sauf que l’avenir, c’est le régime même qui l’a probablement insulté en désignant une commission chargée de la réforme de la constitution composée, au mieux d'universitaires qui ne ce sont jamais distingués par leur zèle pour la démocratie, au pire par des néo-apparatchiks du Makhzen. A cet égard, La nomination d’Ahmed Herzenni à cette commission a été prise comme une insulte par les militants démocrates. Lors de son mandat à la tête du Conseil Consultatif des Droits de l’Homme, cet ancien Maoïste avait réussi le tour de force de s’aliéner tout ce que la communauté des militants des droits de l’homme comportait d’institutions et de personnalités crédibles.
Et puis, il y a eu cette circulaire du ministère de l’intérieur interdisant toute manifestation, dont Sassi et ses amis ont testé la rigueur de l’application. Tout aussi significatif a été l’attitude des médias publics : Inchangée. Toujours cette tonalité « pravdesque » et l’exclusion des voix dissonantes. Tout cela est-il vraiment surprenant ? Il le serait si on acceptait l’hypothèse selon laquelle l’annonce de la réforme de la constitution découlait d’une conviction et non d’un rapport de force défavorable. Autrement dit, le roi n’a pas prononcé un discours de demande d’"armistice" mais d’édification d’un Maroc nouveau. Un rapide survol de ces derniers mois permet de douter de cette vision irénique.
Bien sûr, les révolutions tunisiennes et égyptiennes ont tout changé. Mais si leur impact s’est fait sentir au Maroc, c’est bien parce que les promoteurs du mouvement du 20 février ont fait preuve de beaucoup de maturité politique. Leurs messages ont résonné auprès de sections importantes des élites si ce n’est de la population. Leur dextérité dans la gestion de leurs relations avec les mouvements politiques organisés n’y a pas été pour rien. Il faut dire aussi que ces mouvements qu’ils soient de gauche ou islamiste ont su jouer leur partition en s’impliquant sans hégémonisme dans la dynamique du mouvement. Trop de symboles politiques et associatifs du pays remettaient en cause la nature autoritaire du régime pour que la monarchie fasse comme si de rien n’était. Enfin, une ambiance insurrectionnelle au sein des bases menaçait d’emporter les directions du PJD et de l’USFP peu farouche à l’égard du système Mohammed VI.
Mais il n’y avait pas que les événements en Tunisie et en Egypte et leurs réverbérations au Maroc. La dégradation de la réputation de la monarchie à cause des tribulations économiques et politiques de Mounir Majidi et Fouad Ali El Himma, prétendument les hommes les plus proches su roi, étaient passées par là.
Pour ne rien arranger, l’Union Européenne suspendait son programme d’aide à la réforme de la justice pour cause de manque de proposition de réforme sérieuse côté marocain. Une décision liée semble-t-il au refus du régime marocain d’initier le chantier de l’indépendance de la justice. L’attitude d’un autre allié, les Etats-Unis, a certainement dû jouer un rôle important dans la volte-face de la monarchie. En appuyant finalement avec force les révolution tunisienne et égyptienne- Avec, il est vrai quelques hésitations pour cette dernière, ont lancé un message claire au reste de leurs alliés dans le monde arabe : On n’acceptera pas que vous noyiez dans le sang la volonté de démocratisation de vos peuples.
Si on épouse cette vision « réaliste », la désignation d’une commission chargée de la réforme de la constitution affidée à la monarchie et la répression violente des manifestations sont dans l’ordre des choses. Avec son discours, la monarchie a raffermi l’appui des sections conservatrices et bourgeoises de la société par des promesses d’évolution graduelle et pacifique. Dorénavant, elle aura beau jeu de désigner les figures polarisantes des islamistes d’Al Adl Wa Al Ihssan ou de la gauche radicale comme principales instigatrices des « troubles ». A l’internationale et sans surprise, elle a reçu les félicitations des diplomaties américaine et française. Sauf qu’elle craint aussi que la manifestation du 20 mars ne prenne trop d’ampleur. L’un dans l’autre, réprimer devenait nécessaire surtout que cela pouvait se faire à moindre coût.
Les fronts intérieur et international ayant été amadoués par le ton conciliant des promesses de réformes, il s’agirait donc de tenir jusqu’à l’essoufflement du printemps arabe, la démobilisation des jeunes du 20 février pour annoncer une réformette qui n’empiète pas trop sur les prérogatives du Roi. Voilà un bien dangereux calcul. Les manifestants tunisiens et égyptiens n'avaient pas commencé par demander le départ de leurs présidents. C'est quand Benali et Moubarak se sont révélés incapables de mesurer la volonté de changement de leurs concitoyens que ceux-ci leur ont montré la porte.




















